Monday, November 20, 2006

De Guernica à Cana en passant par Ascq...

Adaptation d’un texte d’activista

« En premier lieu, il faut riposter par les armes. Aussitôt, il faut cerner le lieu de l'attentat et contrôler les civils sans distinction. Il faut immédiatement incendier les habitations d'où sont partis les coups de feu... »

Tels étaient les ordres du général Speerle, commandant en chef des troupes allemandes de l'Ouest concernant la lutte contre les "terroristes".

Amie lectrice, ami lecteur, si tu attends une prose mesurée et drapée dans sa pseudo-objectivité de rigueur tu vas être déçu(e), ceci est un cri du cœur face à l'horreur... Un cri d'alarme aussi.
Dans la nuit du 1er avril 1944, une explosion réveille le village d'Ascq : un attentat terroriste ou un sabotage de la résistance, c'est selon, vient d'immobiliser un train militaire allemand aux abords de la gare. À son bord, la 12ème division blindée Hitlerjugend en route pour la Normandie. Les jeunes SS vont se faire un devoir d'appliquer les ordres du général Speerle : 86 civils mâles de 15 à 50 ans sortis du lit, nu-pieds ou en pantoufles, seront immédiatement passés par les armes dans les rues et le long de la voie ferrée ! Le massacre des 642 habitants, femmes et enfants compris, du village d'Oradour, choisi par les Allemands parce que sans lien avec la résistance afin d'optimiser l'horreur de ces représailles ou celles de Nantes en 1941 sont aussi tristement célèbres. Mais elles ne peuvent occulter les innombrables exécutions sommaires de civils Français, Belges et autres, alignés le long d'un mur parce qu'ils avaient le malheur de vivre à proximité du lieu d'un sabotage ou de l'exécution d'un SS par des terroristes ou des résistants, c'est selon. Les résistants au nazisme ne sont-ils pas des terroristes qui ont triomphé ? Le slogan dit : « Un terroriste est un guérillero qui n'a pas encore vaincu ! »

Les représailles déclarées, codifiées par un État comme celui d'Israël, visant expressément des civils innocents (habitations, abris, convois de réfugiés) sont indéniablement et de tous temps une des méthodes propres au totalitarisme barbare ; particulièrement ses variantes religieuses (extermination des cathares du sud de la France par les catholiques), fascistes, franquiste et nazie. L'arbitraire de ces punitions collectives ne sert pas seulement à terroriser la population ou à la dissuader de soutenir les "terroristes", mais vise aussi l'objectif pourtant paradoxal de discréditer ces "bandits armés". En effet, la propagande nazie, les autorités et la presse collaboratrice ainsi que les "honnêtes citoyens" n'avaient de cesse de fustiger « les lâches terroristes qui se dissimul(ai)ent parmi les innocents », provoquant le juste courroux du peuple élu d'alors. Ces valeureux surhommes, aryens qui défendaient l'Europe contre la "menace judéo-bolchevique".

« Il est très délicat d'utiliser des symboles à charge historique si lourde. » pourrait-on me répondre.
Mais c'est justement cette charge symbolique et émotive qui nous bouleverse à ce point, quand se réveillent les traumatismes de notre inconscient collectif au vu des événements au Moyen-Orient, lorsque nous voyons les hommes politiques et les institutions "démocratiques" tétanisés dans un silence complice, incapables de rappeler Israël et les USA à l'ordre et au respect des lois et conventions internationales les plus élémentaires, quand nous constatons que les médias ont définitivement trahi leur fonction - car cette fois les images et les informations qu'ils rapportent démentent à l'instant leurs commentaires tentant de travestir une sauvagerie et un acharnement injustifiables - quand nous sommes les témoins de l'arrogance d'Israël et des USA qui bombardent massivement les populations civiles en usant de méthodes et d'armes prohibées par toutes les conventions, qui prennent pour cibles les abris des civils et les convois de réfugiés qu'ils provoquent et incitent au Liban, qui menacent de détruire dix immeubles de Beyrouth pour chaque roquette tirée depuis le sud Liban, qui n'hésitent plus à faire feu sur les secours et les positions de l'ONU, et, surtout, quand ce sont précisément les sionistes et leurs alliés qui, autant par leurs actions que par leur discours, balayant toute critique d'une accusation d'« antisémitisme » ou de « révisionnisme », usent et abusent des symboles historiques tels que la Shoah [Un jeu très risqué — en fait un acte manqué ou un lapsus révélateur — au vu de l'actualité au Moyen-Orient qui rappelle les représailles aveugles et disproportionnées des nazis, qui ont traumatisé profondément l'inconscient collectif pour longtemps].

Du « judéo-bolchévisme » à l'« islamo-gauchisme ».
Que le racisme et la xénophobie — dont l'antisémitisme est une variante au même titre que la phallocratie ou l'homophobie — existent en ce monde est une réalité indiscutable. Et tout doit être fait pour en venir à bout ! Que les juifs aient souffert de persécutions atroces est une autre réalité indéniable dont le point culminant fut la Shoah. Ceci ne devrait pas faire perdre de vue que le type de comportement, le système qui a permis une telle atrocité a un nom — le nazisme —, ni que les juifs n'en furent pas les seules victimes ou encore que nombreux sont ceux qui ont combattu le nazisme et sa politique antisémite. Il semble bon de rappeler que les premiers enfermés dans les camps de concentration allemands furent les opposants communistes, anarchistes, etc. ; suivis, plus tard, par les juifs, témoins de Jéhova, homosexuels, tziganes, etc. Sans oublier les vingt cinq millions de victimes soviétiques sur le front Est, ni le lourd tribut payé par l'ensemble des populations civiles ou encore les milliers de travailleurs déportés en Allemagne. Il n'existera jamais de droit d'exclusivité sur la souffrance et encore moins sur la lutte contre le fascisme. Il est donc malvenu d'accuser d'"antisémitisme" ou de "nazislamisme" ceux qui dénoncent la situation actuelle au Moyen-Orient car ils sont les héritiers de ceux qui luttèrent contre le nazisme, coupable du génocide. Ainsi, la formule "islamo-gauchiste", utilisée par les partisans de la politique israélo-américaine pour désigner leurs ennemis n'est que l'écho hideux du "judéo-bolchevisme" cher aux propagandistes nazis. Le fait d'avoir souffert du racisme ou du nazisme n'est certainement pas une excuse pour adopter un comportement nazi, bien au contraire.

No Pasaran !
Car, telle est la terrible nouvelle qu'hurlent les images de Cana ou de Gaza et les tergiversations des médias. Telle est la terrible nouvelle que notre quotidien nous envoie en pleine face : revoilà la bête immonde, non pas son réveil, mais sa marche triomphale ! Là-bas, ce sont les représailles qui visent presque exclusivement des populations civiles et innocentes ! Là-bas, ce sont les guerres de haute technologie contre des pays ravagés, ne possédant ni aviation, ni marine, ni blindés ! Un cauchemar éveillé où David serait devenu Goliath dans un choc des civilisations de très mauvaise facture hollywoodienne. Ici, c'est l'extrême-droite, bien sûr, mais aussi le discours sécuritaire repris par tous (et toutes !). Au nom de la lutte contre le terrorisme, les nouvelles restrictions aux libertés individuelles sont quotidiennes, et les systèmes de surveillances électroniques se multiplient. Les camps de déportations et les rafles — destinés cette fois aux « immigrés clandestins » — redeviennent une réalité presque banale. La population vivant en FRANCE a pourtant rappelé récemment le pouvoir de la mobilisation en rejetant le CPE dans les poubelles de l'histoire. Mobilisons ! Sortons les habitants de ce pays de leur torpeur, apportons un soutien sans équivoque à la paix, aux populations Palestiniennes et Libanaises, ainsi qu'aux Israéliens qui refusent cette politique d'agression et d'apartheid. Agissons ici contre le capitalisme, contre l'impérialisme américain et contre le sionisme, défendons un modèle où la solidarité remplace la concurrence, où la seule véritable sécurité est la liberté !

Ne pas agir aujourd'hui, c'est cautionner la barbarie actuelle et à venir !

Nous sommes tous Libanais aujourd'hui

Pour ceux qui me l'ont demandé, voici un texte écrit au plus fort des moments difficiles que nous avons vécu cet été, avec le Liban.

"J'ai trouvé ce texte en suivant un lien sur le net.
("De Guernica à Cana en passant par..." que vous pouvez lire sur ce blog).

Vous savez qu'aujourd'hui mon coeur est déchiré par ce qui se passe au Proche-Orient et je n'ai pas beaucoup de moyen de hurler ma rage face à mon impuissance.
Alors, je me promène sur les blogs où se déversent les opinions, quelles qu'elles soient.

Ce texte rejoint ce que je pense mais je ne saurais jamais l'écrire aussi bien car je n'ai pas autant de connaissances historiques. Mais pour une fois que quelqu'un écrit ce que je pense, j'en profite.
Vous pouvez faire suivre si vous voulez, peut-être que cela peut faire réfléchir.

Quelqu'un a dit que l'histoire ne se répète pas mais qu'elle begaie.
Cela est tellement vrai quand on analyse les évènements, aussi bien l'actutalité dramatique du Proche-Orient que lorsqu'on sait que ce sont les descendants des esclaves de la traite négrière qui se réinstallent en Afrique et qui refont à leur profit les gestes des anciens négriers pendant que les descendants de ces derniers eux s'en démarquent.

Un monde horrible où les animaux au contact des hommes en deviennent agressifs !

L'homme des cavernes poursuit sa course pour posséder le territoire de l'autre...Et quand cela semble se passer sans heurts, c'est que pour un "certain" temps, les populations disent en choeur "merci not'bon maitre".
jusqu'au jour où... Ceux qui refusent de le dire seront châtiés.
Problème complexe, disons problème humain.

J'aime beaucoup ma belle-fille Maayane. Maayane est Française, de confession juive.
Elle rejoint une famille où se retrouvent plusieurs religions de ce monde, d'autres philosophies de vie. Sans oublier les athés. Egalement plusieurs origines raciales.
Demain, un bébé va naître dans notre famille, nous voulons lui souhaiter la bienvenue. Et pour cela, nous voulons continuer à vivre en paix.

Après la Côte d'Ivoire, le Liban. Une partie de ma famille se trouve actuellement sous les bombes au Liban. Je suis sans nouvelles de certains. D'autres ont été rapatriés ou vont être rapatriés.
Ma tante Marie, qui remplace ma mère aujourd'hui, a réussi à quitter Nabatiyeh pour fuir vers la Syrie. Elle a 80 ans.
Contrairement à ce que pensent nombre d'Israéliens de ceux qui ne partent pas, ma tante ne tient pas à sa maison dans le Sud-Liban parce qu'elle est pro-hezbollah. C'était tout ce qu'elle avait et elle ne veut pas s'en éloigner. Comment lui en vouloir ? A 80 ans, elle voit son avenir derrière elle. Alors ne lui parlez pas de sécurité.

Je ne connais pas bien cette région du monde mais j'y suis attachée. Les racines de ma mère y sont plantées. Les villes bombardées sont autant de repères familiaux pour moi. J'ai longtemps pleuré et je pleure encore la mort de ma mère mais aujourd'hui je suis heureuse qu'elle ne soit pas là pour voir, tant la Côte d'Ivoire que le Liban. Je prie "Mon" Dieu d'épargner ce pays. Mais je crois que mes prières sont vaines. Dieu n'existe que pour justifier les horreurs commises en son nom.

Malgré ma douleur pour le Liban, je ne considère pas Maayane et sa famille (qui devient ma famille), comme responsables de ce qui se passe au Liban, même si je pense que comme la majorité des juifs de ce monde, ils pensent sûrement autrement que moi.
Je fais également la différence entre le Hezbollah et la population libanaise.
Je ne serais pas libanaise, je ferais la même différence. Je demande au reste de ma famille et à mes amis de faire de même, malgré notre souffrance.
Je reste persuadée que toutes les familles du monde ressemblent ou ressembleront à la mienne et qu'il n'y a pas d'autre solution que la paix pour que vive la liberté de chacun.

Dans ce monde, quand on n'est pas d'accord avec les Israëliens, on est forcément pro-Hezbollah et c'est ça qui me met en colère.
Bien sûr que le Hezbollah est condamnable. Qu'ils cessent leur tirs de roquettes !
Mais le déluge de bombes qui ensevelit le Liban est encore plus urgent à arrêter.
Un cessez-le-feu immédiat, ça veut dire des deux côtés.

En attendant, les gouvernants israéliens sont parvenus à faire des combattants du Hezbollah, les héros de la résistance à l'"agresseur sioniste ".
Comme d'habitude, on renforce les extrémistes d'en face. Et cela me met aussi en colère.
Si j'étais israélienne, je demanderai à ceux qui ont pensé à cette stratégie et l'ont mise en place de démissionner tellement elle est débile.
Dans le journal "Le Monde" de ce jour, un pacifiste israélien dit : "On ne gagne pas contre une guérilla. Tout le monde sait cela, depuis Napoléon en Espagne et les Américains au Vietnam."
En terme de guérilla, le Vietnam, mais aussi l'Irak aurait dû faire réfléchir les Américains (qui ont poussé encore plus Israël dans cette guerre stupide) et éviter ce bain de sang. Mais bien sûr, ils sont les gendarmes du monde et ils sont les meilleurs n'est-ce pas !
L'Histoire n'est vraiment pas donneuse de leçons !

Et quoi dire sur l'aide humanitaire ? Personne ne se fait d'illusions, comme le dit un professeur libanais de confession chrétienne :
"Ce n'est pas avec des boîtes de lait ou des sacs de riz qu'on peut dédommager ces milliers de familles. Ce qu'elles ont enduré dépasse l'imaginable. Les voilà, les vraies victimes de la guerre, comme toujours, les civils. C'est ce qu'Israël ne semble pas comprendre, prenant le
risque de martyriser tout un peuple pour neutraliser quelques centaines de miliciens. C'est triste et c'est décourageant. J'ai l'impression que la majorité des Israéliens sont enfermés dans une sorte d'autisme qui les empêche d'envisager la souffrance de l'autre. Cela s'explique sans
doute par l'histoire du peuple juif, persécuté, pourchassé, réduit à se retrancher derrière les murailles de ses ghettos. Sortir de soi est décidément le plus long et le plus difficile des voyages. Le vrai obstacle à la paix aujourd'hui est que les Israéliens misent tout sur leur supériorité militaire et le soutien indéfectible des Etats-Unis. Cette conviction d'être les plus forts les dessert en leur donnant l'illusion de pouvoir imposer les règles du jeu. Or, c'est leur propre avenir qu'ils sont en train de compromettre. Voudrait-on creuser sa propre tombe qu'on ne s'y prendrait pas autrement. Cette épreuve a renforcé (en tout cas) mon attachement à ce
pauvre pays qui n'en finit pas de souffrir depuis des lustres. J'éprouve une tendresse infinie pour chacun de ces enfants déplacés qui sursautent au moindre bruit, pour chacun de ces vieillards qu'on a dû arracher de force à leurs biens et qui subissent aujourd'hui l'humiliation de tendre la main pour survivre. Les vieux et les enfants posent sur vous le même regard : un regard qui accuse, qui se méfie, qui a mal, qui fait mal. »

Cela vaut pour les familles du côté israélien.

Mc

Friday, November 17, 2006

Le Fantôme de Frantz Fanon... par Françoise Vergès

"Qui se souvient aujourd'hui de Frantz Fanon ? En France, aucune biographie ne lui est consacrée, certains de ses ouvrages ne sont plus disponibles, et depuis un colloque à Alger en 1987, peu d'études ont été faites sur sa vie et son oeuvre. C'est d'ailleurs d'Angleterre que nous vient un film sur Fanon. Pourtant l'analyse que Fanon faisait de "l'expérience vécue du Noir" en Europe et son analyse du racisme colonial sont toujours d'actualité. Alors que l'on commémore le cent cinquantième anniversaire de l'abolition de l'esclavage dans les colonies françaises, les travaux de ce descendant d'esclave, penseur de la révolution coloniale, psychiatre qui fut un pionnier de la transformation de la psychiatrie coloniale et qui mit en place une ethnopsychiatrie ouverte à l'Autre, mériteraient d'être de nouveau étudiés de façon critique.

Frantz Fanon fut autrefois un des emblèmes de la révolution dans le Tiers Monde. Ses écrits aux titres évocateurs - Peau Noire, Masques Blancs, Les damnés de la terre, L'An V de la Révolution Algérienne - sa participation à la guerre de libération nationale algérienne - il fut éditeur à El Moudjahid, ambassadeur auprès du Gouvernement Provisoire Algérien - son appel à une révolution totale renvoient à une période marquée par l'accès des peuples colonisées à l'indépendance. Il fut un personnage de cette épopée, celle de l'irruption des "damnés de la terre" sur la scène politique. Jean-Paul Sartre dans sa préface aux Damnés de la terre écrivait : "Européens, ouvrez ce livre, entrez-y [...] Ayez le courage de le lire [...] Vous trouverez que Fanon est le premier depuis Engels à remettre en lumière l'accoucheuse de l'histoire". Le style sartrien, emphatique et grandiloquant, faisait de Fanon une "fils de la violence". Fanon se voulait le porte parole de ces damnés. Utilisant le discours du réprouvé, du rebelle, il mettait en scène celui qui hante le monde qui l'a exclu, qui y revient et qui, dans un geste vengeur, accomplit sa libération.

Le rebelle, cette figure romantique de la mythologie occidentale, prenait sous la plume de Fanon le visage du Noir, de l'Arabe ; ceux-ci arrachaient enfin le masque du maître et apparaissaient libres. Fanon voulait que la décolonisation fusse la création d'une nouvelle espèce d'hommes, un monde où les "derniers seraient les premiers, et les premiers les derniers". La décolonisation prenait des accents bibliques. Cependant, le vocabulaire fanonien n'était pas exceptionnel, c'était le vocabulaire de toute une génération marquée par la dialectique hégélienne du Maître et de l'Esclave. Adopté par les Black Panthers aux Etats-Unis qui feront de son livre Les Damnés de la terre leur livre de référence (sur la couverture de l'édition américaine, on lisait, "The Bible of Decolonization"), admiré par Sartre et Beauvoir, traduit dans le monde entier, Fanon fut un des prophètes de la décolonisation. Prophète car il fit sien le vocabulaire de la rupture, d'un monde divisé en deux où seulement à travers un geste violent de renversement dialectique, une rupture, s'accomplirait la libération. La décolonisation s'écrivait comme un affrontement mortel où l'Esclave devenu révolutionnaire punissait le Maître de son arrogance. Le dialogue d'Aimé Césaire dans "Et les chiens se taisaient" offrait un bel exemple de cette figure narrative du réprouvé qui se dresse et crie au monde sa révolte :

"Le rebelle - Mon nom : offensé ; mon prénom : humilié ; mon état : révolté ; mon âge : l'âge de pierre.

La mère - Ma race : la race humaine. Ma religion: la fraternité.

Le rebelle - Ma race : la race tombée. Ma religion...mais ce n'est pas vous qui la préparerez avec votre désarmement... c'est moi avec ma révolte et mes pauvres poings sérrés et ma tête hirsute."

Césaire disait de Fanon : "C'est un Paraclet. Il y a des vies qui constituent des appels à vivre". Alors qu'il y eut à l'époque hagiographie des luttes nationales, célébration de l'héroïsme des sans noms, construction de la décolonisation en épopée glorieuse de peuples jusqu'alors méprisés, on semble aujourd'hui préferer marginaliser cet aspect de l'histoire et c'est aux Etats-Unis et en Angleterre que se déroulent des colloques sur son oeuvre, colloques qui donnent lieu à des publications. Aujourd'hui c'est Peau Noire, Masques Blancs qui est devenu l'ouvrage de référence. La théorie post-coloniale en a fait un de ses auteurs. Certains ont voulu faire de Fanon le "Lacan Noir" à cause de son interprétation du stage du mirroir dans la relation entre le Blanc et le Noir. Au-delà des interprétations fantaisistes, du désir d'appropriation par une école, un groupe, le retour à Fanon semble ouvrir un champ d'analyses fécond. Ses relations avec des intellectuels comme ceux des Temps Modernes, ses interprétations d'Hegel, de Lacan, son "engagement" militant, sa conception critique de la psychiatrie dont il fut un des réformateurs importants d'après-guerre, en font une figure de l'histoire intellectuelle des cinquante dernières années. L'étude de sa vie, de ses écrits, et de son travail de psychiatre serait une contribution importante à l'histoire culturelle et politique de l'après-guerre. Descendant d'esclave, Antillais, formé par l'école publique et républicaine française, influencé par Césaire et Sartre, Fanon représente une époque. L'analyse de ce que représenta l'idée du Tiers Monde, l'union des peuples d'Afrique et d'Asie, la guerre de libération algérienne pour toute une génération, l'analyse du discours de la rupture tiers-mondiste et le rôle que joua Fanon dans l'élaboration de ces discours apporteraient un nouvel éclairage à notre connaissance de la décolonisation. Mais si Fanon est bien un homme de son temps pour certaines choses, ses analyses de la relation coloniale et du racisme appartiennent au corpus de la théorie coloniale et postcoloniale, encore bien sous-développée en France.

De la Martinique à l'Algérie

Né le 20 juillet 1925 à la Martinique d'un père fonctionnaire aux Douanes et d'une mère commerçante, Fanon sera l'élève de Césaire au lycée Schoelcher. A la sortie du lycée,en 1943, il rejoint les Forces Françaises Libres. Il suit une formation de sous-officier à Béjaïa en Algérie. Fanon participe à la libération de la France. Blessé durant des combats à la frontière suisse pendant l'hiver 1945, il est décoré par le colonel Raoul Salan, futur commandant en chef de l'armée francaise en Algérie, futur chef de l'OAS . A la fin de la guerre, Fanon retourne à la Martinique et fait campagne pour Césaire, candidat à l'Assemblée Nationale Constituante. Il décide de faire des études de médecine et s'inscrit à la Faculté de Lyon. En 1949, il rencontre Marie-Josèphe (Josie) Dubié qu'il épouse en 1950 et dont il aura un fils, Olivier, en 1955.

Fanon se tourne vers la psychiatrie. Elève de François Tosquelles,un psychiatre réfugié catalan qu'il admire, il adopte la pratique de la socialthérapie ou thérapie institutionnelle. La socialthérapie se veut une critique de la psychiatrie traditionnelle qui voit dans le patient un aliéné que l'on doit exclure de la société. Tosquelles conçoit l'hôpital comme un lieu social, où infirmiers, malades et médecins travaillent ensemble à la réinsertion sociale du malade. Proche des thèses existentialistes, Fanon lit Sartre, Beauvoir, Lacan ainsi que les revues "Présence Africaine" et "LesTemps Modernes". Il assiste aux cours de Merleau-Ponty et Leroy Gourhan, participe aux manisfestations anti-colonialistes de l'après-guerre, fonde un journal étudiant Tam Tam. Il publie dans "Esprit" et" Les Temps Modernes". A Lyon, il soigne des travailleurs immigrés nord-africains et cette expérience, il la décrit dans son article "Le syndrome nord-africain" (Esprit, 1952). Fanon y dénonce l'incompréhension des médecins français face aux symptômes présentés par les travailleurs immigrés. Les présupposés racistes des practiciens et leur indifférence aux conditions de vie et de travail des travailleurs font que ces derniers ne peuvent être soignés de façon satisfaisante ni traités dignement. "Je me demande à certains moments," écrit Fanon, "s'il ne serait pas bon de révèler au Français moyen que c'est un malheur d'être nord-africain".

Son premier livre "Peau Noire Masques Blancs", qu'il aurait voulu présenter comme sa thèse de médecine mais fut refusée comme telle par le jury, est publié par le Seuil en 1952. C'est dit-il, une étude psychologique des complexes antillais, complexes produits par le racisme et le colonialisme. Il y dénonce le désir de se "blanchir", d'adopter un "masque blanc". Fanon ne défend cependant pas un nationalisme noir. Il est pour la naissance d'une "nouvelle humanité" où la couleur de la peau n'aurait plus d'importance. Il proclame son statut d'homme libre et refuse l'enfermement dans une ethnie ou un groupe racial. La Négritude, le mouvement culturel et intellectuel lancé par Aimé Césaire et Léopold Sédar Senghor dans les années 1920, ne l'intéresse pas : "Ma vie ne doit pas être consacrée à faire le bilan des valeurs nègres". C'est de révolution, d'émancipation politique qu'il doit s'agir. Il faut dépasser la Négritude, première phase mais mineure de la conscience dialectique. Déjà pour Fanon, l'analyse de l'oppression coloniale ne peut être seulement économique, culturelle ou politique, elle doit prendre en compte les aspects psychologiques de la relation coloniale. Car la relation coloniale se joue aussi sur la scène des fantasmes, des rêves, des désirs sexuels et par conséquent, la décolonisation doit aussi se réaliser sur le plan psychologique. C'est la relecture de cet texte qui aujourd'hui nourrit les analyses de la postcolonialité dans les pays de langue anglaise. Ce que Fanon appelle "l'expérience vécue du Noir," son analyse du regard dans la constitution du sujet racialisé, son analyse du désir sexuel entre Blancs et Noirs constituent pour les penseurs et artistes postcoloniaux des sources de référence. Ainsi, lors de l'exposition "Mirage : Enigmas of Race, Difference and Desire" à l'Institut d'Art Contemporain (ICA) à Londres en 1995, Kobena Mercer parle du travail de Keith Piper en ces termes : "Ce qui est en jeu [dans le tableau The Body Politic, 1982] c'est cela : comprendre comment des pratiques culturelles créent un espace de dialogue. Et les écrits de Fanon, dans leur force et leur complexité, représentent une source indispensable pour comprendre les politiques psycho-sexuelles du corps social multiculturel". Fanon est celui qui a le mieux décrit le moment de rupture qu'expérience le sujet postcolonial: la division Blanc/Noir telle que le colonialisme l'a mise en place est interrogée, critiquée. Fanon écrit : "Le Nègre n'existe pas. Pas plus que l'homme blanc". Ce refus du binarisme naît de la réflexion fanonienne sur l'ambivalence de la relation coloniale. C'est ainsi qu'Homi Bhabha, figure importante de la théorie postcoloniale, lit Fanon et son texte "The Other Question" publié en 1983 marquera le retour de Fanon dans la pensée critique. Fanon, selon Bhabha, développe une conversation "hybride" dans son engagement avec les traditions de la Négritude, du Pan-Africanisme et de l'Atlantique Noire, matrice de la diaspora africaine, ainsi qu'avec les théories de Marx, Freud, Sartre et Lacan. Cette hybridité fait écho à l'expérience vécue du sujet postcolonial, expérience de la diaspora et de la créolisation. La structure de Peau Noire, Masques Blancs est elle-même un modèle de l'écriture post-coloniale : autobiographique, clinique, sociologique, poétique, philosophique et politique. Le discours fanonien rejette l'essentialisme et c'est pour cela qu'il offre de nouvelles voies d'analyse de la relation raciale. Pour des artistes noirs comme Isaac Julien, Steve McQueen, et Lyle Ashton Harris, Fanon est un sujet de réflexion autour de la sexualité masculine noire, trop souvent enfermée dans une virilité phallique. Peau Noire, Masques Blancs est devenu aujourd'hui une source théorique pour la postcolonialité, un texte à interroger et à relire.

Fanon passe ses examens en juillet 1953. Son premier poste comme psychiatre est à l'hôpital de Pontorson en Normandie (de septembre à novembre 1953). Il obtient ensuite un poste à l'hôpital de Blida-Joinville en Algérie où il arrive le 23 novembre 1953. La guerre d'Algérie avait commencé l'année précédente. A Blida, qui était un des joyaux du système psychiatrique colonial, Fanon introduit une rupture avec la psychiatrie coloniale qui avait dominé cette discipline depuis le début du siècle. Il affirme que le psychiatre doit connaître la réalité sociale et culturelle de ses patients. Le travail du psychiatre doit être, dit-il, de "réconcilier le malade avec son environnement social". Avec un groupe de jeunes internes, Fanon révolutionne l'hôpital. Deux principes animent leur travail : l'hôpital doit être un lieu convivial, d'interaction sociale plutôt qu'un lieu d'exclusion, et, l'application de la socialthérapie. Fanon et ses collègues critiquent les conclusions de l'Ecole d'Alger, une école de psychiatrie qui décrivait les Algériens comme des êtres humains incapables de se projeter dans l'avenir, incapables d'exprimer une vie intérieure et qui étaient par essence crédules, menteurs, voleurs, et criminels. "Le fou," écrira-t-il plus tard,"est celui qui est "étranger" à la société et la société décide de se débarasser de cet élément anarchique." Fanon critique les critères de normalité et ajoute : "être socialisé, c'est répondre au milieu social, accepter que le milieu social influe sur moi". C'est la société et l'organisation du travail qui produisent la maladie mentale. A Blida, il ouvre les portes des cellules où sont enfermés les malades, il organise un café maure dans l'hôpital avec aux murs des tableaux peints par les malades, fait venir des conteurs, des chanteurs de chaâbi, fait ouvrir la mosquée, monte un club de foot qui réunit patients et infirmiers. Ce sont les patients eux-mêmes qui construisent le terrain de foot. Fanon encourage les ateliers de production : les femmes travaillent la laine, la vannerie ou l'osier, les hommes jardinent. Fanon organise un ciné-club, un séminaire où les textes de psychanalyse sont étudiés. En tant que psychiatre, il s'intéresse aux pratiques thérapeutiques traditionnelles et en 1956, il va en Kabylie observer le maraboutisme. Il élabore une approche ethnopsychiatrique de la maladie mentale. La psychiatrie doit avoir un rôle politique et le psychiatre doit aider le patient à combattre le racisme, la culpabilité et le désir de se blanchir, d'auto-destruction qu'il engendre. "Les Noirs n'ont qu'une ressource souvent, tuer." La pathologisation du colonisé n'est que la projection de la pathologie du colonisateur. "Le colonisé est-il un être fainéant ? " demande Fanon qui répond : "La paresse du colonisé est une protection, une mesure d'autodéfense sur le plan physiologique d'abord." Sa conclusion : "Le colonisé qui résiste a raison."

C'est à Blida que Fanon prend contact avec des nationalistes algériens. Il accepte de soigner des combattants de la Wilaya IV. Il approuve la lutte algérienne. En 1954, il est invité par le Professeur Mandouze, professeur à l'Université d'Alger, cofondateur de la revue Consciences Maghrébines , opposant à la guerre coloniale qui sera emprisonné briévement pour ses opinions en 1956 , à faire une conférence. Il parle du racisme. Fanon continue à publier. En février 1955, paraît dans Esprit "Antillais et Africains" où il souligne l'écart entre l'engagement révolutionnaire des Africains et l'assimilation des Antillais. Il participe au Congrès des écrivains et artistes noirs où sa présentation s'intitule "Racisme et Culture" (publié dans Présence Africaine, juin 1956). Mais bientôt il éprouve des contradictions entre son travail de psychiatre et son engagement militant. En 1956, il envoie sa lettre de démission au Ministre-Résident, Robert Lacoste, proclamant que comme psychiatre, il ne peut renvoyer ses patients dans une société qui fondamentalement les aliène, qui les déshumanise. Fanon écrit : "Si la psychiatrie est la technique médicale qui se propose de permettre à l'homme de ne plus être étranger à son propre environnement, je me dois d'affirmer que l'Arabe, aliéné permanent dans son pays, vit dans un état de dépersonnalisation absolue". Fanon est expulsé par les autorités coloniales en janvier 1957. C'est alors qu'il rejoint officiellement le FLN en Tunisie.

La revanche des damnés de la terre

Fanon devient un militant nationaliste. Il collabore à Résistance Algérienne, l'organe de l'ALN et du FLN. En décembre 1957, il est envoyé à la conférence Afro-Asiatique du Caire. Durant l'été 1958, Fanon participe aux discussions sur la réorganisation de la presse nationale algérienne. C'est durant cet été qu'il est gravement blessé par une mine placée sous le véhicule dans lequel il se trouvait. Il part à Rome en convalescence et échappe de peu à un attenta de la Main Rouge, organisation terroriste faciste. Il rencontre Sartre et Beauvoir qui décrira cette rencontre dans ses mémoires. A son retour à Tunis, Fanon reprend son travail à la rédaction de El Moudjahid, nouvel organe national, (il en sera un des rédacteurs de septembre 1957 à Janvier 1960). Il participe aux réunions du GPRA, voyage en Afrique pour organiser le soutien des états nouvellement indépendants à la lutte nationale algérienne. En décembre 1958, il est membre de la délégation algérienne au Congrès Panafricain d'Accra. Pour Fanon, la lutte algérienne doit servir d'exemple pour toute l'Afrique. L'Algérie montre la voie de la décolonisation. Il poursuit parallèlement son travail de psychiatre d'abord à l'hôpital de La Manouba puis à l'hôpital Charles Nicolle où il ouvre en 1959 le premier hôpital de jour en dehors de l'Europe. Il soigne aussi les soldats de l'Armée Nationale de Libération en poste dans les camps militaires à la frontière algéro-tunisienne.

Fin 1960, Fanon reçoit confirmation du diagnostic de leucémie dont il est atteint depuis quelques mois. Il se met à la rédaction d'un ouvrage qui se veut le manifeste des colonisés. Ce sera "Les damnés de la terre", écrit de mai à octobre 1961. Il accepte de se faire soigner aux Etats-Unis et part pour l'hôpital de Bethesba à Washington. Sartre a accepté de préfacer son livre. Fanon en est très heureux. Son éditeur, François Maspéro, lui envoie un exemplaire de son livre fin novembre. Il meurt le 6 décembre 1961. Le 11 décembre, sa dépouille est ramenée en Tunisie. Le 12 décembre, il est enterré, comme il l'avait souhaité, en terre algérienne. Depuis 1965, sa tombe est au cimetière d'Ain Kerma en Algérie.

Se sachant malade, Fanon écrit "Les damnés" dans l'urgence. Il veut, dit-il à ses amis, mettre sur papier ses pensées sur la décolonisation. Il a acquis, pense-t-il une expérience unique comme Martiniquais et comme militant nationaliste. Avec les Algériens, il s'est trouvé un peuple. Il s'identifie à eux et à leur combat car les Algériens, contrairement aux Antillais décrits dans Peau Noire, ne cherchent pas à se blanchir. Ils rejettent le monde et la culture de l'Europe. Les damnés de la terre est l'analyse fanonienne de l'émancipation. L'ouvrage prône la culture nationale, celle qui s'ancre dans le peuple. La vision fanonienne de la culture reste dominée par une idéalisation du peuple et des paysans. C'est là qu'est le sel de la terre, les vraies valeurs. "Il ne faut pas se contenter de plonger dans le passé du peuple pour y trouver des éléments de cohérence vis-à-vis des entreprises falsificatrices et péjoratives du colonialisme. Il faut travailler, lutter à la même cadence que le peuple afin de préciser l'avenir". Le but est d'abord la "libération du territoire national". Le poème, le tableau, le chant, sont là pour servir ce but. "La compréhension du poème n'est pas seulement un démarche intellectuelle, mais une démarche politique. Comprendre ce poème c'est comprendre le rôle qu'on a à jouer, identifier sa démarche, fourbir ses armes". Fanon veut une culture au service de la politique et en cela, il se fait l'écho des idéologues algériens nationalistes.

Dans les Damnés, Fanon pose la question qui au centre du débat politique sur la décolonisation : quelle est la classe révolutionnaire dans la colonie, les paysans ou les ouvriers ? Les paysans, est sa réponse car la classe ouvrière ne peut jouer le rôle d'avant-garde révolutionnaire. C'est dans les campagnes, écrasées par la misère, loin de la fascination exercée par l'Européen, que sont les vrais révolutionnaires. Fanon théorise le rôle de la paysannerie au moment où le FLN perd le combat des villes. "The Black Rousseau" écrit que les "paysans qui élaborent leurs connaissances au contact de l'expérience, se révéleront aptes à diriger la lutte populaire". Le peuple est dans les campagnes où le "militant en armes est, en effet, irrité de voir que beaucoup d'indigènes continuent à mener leur vie dans les cités comme s'ils étaient étrangers à ce qui passe dans les montagnes, comme s'ils ignoraient que le mouvement essentiel est commencé". La décolonisation fanonienne, c'est toujours la lutte entre le vice et la vertue, vertu des campagnes contre la décadence, la compromission des villes. Fanon est aussi l'héritier de toute une pensée chrétienne et européenne qui voit dans la révolution le triomphe de la vertu. Fanon analyse aussi le rôle de la bourgeoisie nationale et voit en elle l'élement de la trahison des luttes populaires. Ces futurs maîtres ne rêvent que de prendre la place des anciens maîtres. Ils se préparent à piller les richesses du pays. Dans le dernier chapitre, Fanon revient sur la relation entre les maladies mentales et le colonialisme. Pour lui, le lien entre ces deux phénomènes est clair : "Il y a donc dans cette période calme de colonisation réussie une régulière et importante pathologie mentale produite directement par l'oppression". Il expose certains des cas de gens traumatisés par la guerre. Ces cas sont pour lui la preuve que le colonialisme et la guerre coloniale détruisent la psyché. Fanon dénonce l'effet psychologique de la torture sur le torturé comme sur le bourreau. Dans ce chapitre, Fanon le psychiatre parle de la souffrance psychique. Son expérience clinique lui fait entrevoir que la psyche peut être détruite, que la libération politique ne peut pas toujours panser les plaies, que l'indépendance nationale ne pourra pas toujours réparer les traumatismes psychiques. Mais son militantisme le pousse cependant à revenir sur le thème de l'homme nouveau. Fanon ne peut abandonner l'idéologie : "L'homme nouveau," écrit-il, "n'est pas une production a posteriori de cette nation mais coexiste avec elle, se développe avec elle, triomphe avec elle".

jours "esclave du passé". Fanon montre là qu'il ignorait les luttes des esclaves pour leur émancipation aux Antilles. A la Guadeloupe, la lutte de Delgrès pendant la Révolution française assure à l'île quatre années de liberté. C'est avec les armes que Delgrès et ses troupes résistent aux armées napoléonnienes, préferant se suicider plutôt que de se rendre. C'est à cause des révoltes d'esclaves que les gouverneurs de la Martinique et de la Guadeloupe seront forcés de proclamer l'abolition de l'esclavage en 1848 avant même l'arrivée des commissaires de la République. A cause de son ignorance, Fanon ne voit dans les Antillais que des êtres soumis au désir du Blanc. Seule la lutte armée, pense-t-il, peut briser les chaînes de l'esclavage. Mais même quand cette lutte a eu lieu avec Delgrès, Fanon ne le sait pas.

Dans le discours fanonien, les chaînes de l'esclavage n'ont pas été symboliquement brisées aux Antilles. Le maître a gardé sa place. Pour se libérer de ces chaînes, il faut se libérer de cet héritage. Se revendiquer homme "Noir" descendant d'esclave, c'est rester enchaîné. Il faut donc se vouloir un "homme comme les autres hommes", affirmer "être sa propre fondation". Il ne fallait pas obéir à l'injonction de l'autre, à l'identité que le Blanc avait inventé pour le Noir. Fanon ne voulait pas s'identifier à cette créature inventée par le racisme : le Noir esclave. C'était une invention de l'Europe et reprendre cette invention même au nom d'une réparation du passé constituait un obstacle à l'émancipation telle que la concevait Fanon. Fanon, qui affirmait avoir un autre but que celui de "venger le Nègre du XVIIe siècle", rejetait la loi qui rend les fils responsables de la défaite des pères. Les Européens avaient fait de ses pères des esclaves et leurs decendants auraient voulu faire de Fanon l'héritier de ce passé. Fanon refusait d'être mis à cette place. Le Nègre des Antilles, disait-il, reste esclave du passé.

Aujourd'hui, les Martiniquais, les Guadeoupéens, les Réunionnais et les Guyanais revendiquent le passé de l'esclavage. Ils se sentent héritiers des esclaves et de Fanon. Le 23 mai 1998, plus de 20,000 d'entre eux défilaient silencieusement de la République à la Nation comme "Nègres". Les manifestants, répondants à l'appel du Comité pour une commémoration unitaire de l'abolition de l'esclavage des Nègres dans les colonies françaises voulait honorer leurs ancêtres morts en déportation et en esclavage. Ces descendants d'esclaves demandaient que l'esclavage fut reconnu "crime contre l'humanité". Si la République se vantait d'avoir été un des instrument de l'émancipation, elle devait aussi reconnaître sa complicité dans la poursuite d'une politique coloniale qui, après 1848, perpétua les chaînes de l'asservissement. Car l'abolitionnisme en France justifia souvent la conquête coloniale. La propagande républicaine abolitionniste faisait du Malgache, de l'Algérien, un esclavagiste et au nom des arguments qui avaient servi à mettre fin à l'esclavage colonial, on faisait la guerre. Dans les sociétés post-abolitionnistes, le statut colonial fut maintenu jusqu'en 1946. Le racisme continua à organiser les relations sociales et le pouvoir économique, sinon politique, resta aux mains des anciens maîtres. Affranchis et citoyens en 1848, les descendants d'esclaves n'en restaient pas moins des colonisés. Quelle sorte de citoyenneté pouvait exister dans les colonies post-esclavagistes ? La lutte pour l'égalité politique mobilisa les peuples de ces colonies.

Fanon ignorait cette histoire. Les sociétés créoles ne semblaient pas être prêtes à la rupture. La lutte du peuple algérien lui apparut plus belle, plus prometteuse. Aujourd'hui que nombre d'idéaux de cette période ont montré leur autre face, celle hideuse de l'intolérance, du fanatisme, de la corruption, il est tentant de rejeter Fanon. Son idéalisation du "peuple", de l'Algérie, d'une masculinité virile ne résisteraient pas à une révision. Certains aspects de sa psychiatrie ont été critiqués. Ainsi, le psychiatre algérien, Mahmoud Boucebci a pu dire : "L'articulation socioculturelle prévalente et la référence constante à la liberté du sujet font que le psychiatre est tout au long de sa pratique confronté à un écueil majeur, celui d'une politisation de sa démarche, voire au risque d'une politisation de la psychiatrie". L'indépendance ne met pas fin à la souffrance psychique. Cependant l'argument de Fanon que les médecins doivent connaître les conditions sociales et historiques de la formation de la société dans laquelle ils exercent, de même que ses pratiques culturelles, sa médecine traditionnelle, mettait radicalement en cause une pratique médicale qui proclamait sa neutralité. Cet approche est maintenant universellement admise. Quand Fanon la formulait dans une situation coloniale, il bouleversait le status quo.

Fanon mérite d'être relu. Réduire ses écrits à une apologie d'un nationalisme borné et dépassé serait une erreur. Son travail de psychiatre, ses écrits sur le racisme et la relation coloniale font partie d'une époque de l'histoire qui a profondèment transformé notre monde. La sortie du film d'Isaac Julien* est l'occasion de revenir sur cette période pleine de fureurs et de promesses pas toujours tenues. Une décolonisation a eu lieu, d'autres suivront.".

Françoise Verges


J'admire le travail de Françoise Vergès et elle me donne envie de relire l'oeuvre de Frantz Fanon et surtout "Les damnés de la terre" que je n'ai jamais lu.

*Le film d'Isaac Julien, "Peau noire, masques Blancs" est sorti en 1996.

Wednesday, November 15, 2006

La boîte à baisers... trouvé également sur Internet


L'histoire de la boite à baisers !

Il y a de cela plusieurs années, un père avait puni sa fillette de 3 ans pour avoir inutilement dépensé un rouleau de papier doré.
L'argent se faisait rare et il ne pouvait supporter que la fillette utilise le papier pour décorer une boîte à cadeaux pour occuper le dessous de l'arbre de Noël.
Le lendemain matin, la petite enfant apporta le cadeau à son père en lui disant: "C'est pour toi Papa!".
Embarrassé, le père regretta sa trop vive réaction. Toutefois, elle se raviva et ne fit qu'empirer quand il découvrit que la boîte était vide.
Il cria alors à sa fille :"Ne sais-tu pas qu'en offrant un paquet -cadeau, il doit toujours y avoir quelque chose dans la boîte?".
La fillette regarda son père les yeux pleins d’eau et lui dit : "Mais papa, la boîte n'est pas vide, je l'ai remplie de baisers juste pour toi !".
Le père était chaviré. Il enlace sa fille, la priant de lui pardonner sa réaction.
Peu de temps après, un accident vint faucher la fillette. Le père garda longtemps la boîte, tout près de son lit. A chaque fois que le découragement l'assaillait, il prenait la boîte, en tirait un baiser imaginaire et se rappelait l'amour que l'enfant y avait mis.
Au fond, cette fable nous rappelle qu'il est donné à chacun de nous, comme humain, de disposer d'une telle boîte dorée, remplie d'amour inconditionnel et de baisers de nos enfants, de nos ami(e)s, de notre famille.
Existe-t-il de plus grands cadeaux ? Vous avez maintenant 2 options :
Passer ce message à un ami ou l'effacer et agir comme s'il ne vous avait jamais touché !
Il est évident quant à moi, que j'ai choisi la première option.
"Les amis sont comme des anges qui nous remettent en position quand nos ailes ne sesouviennent plus comment voler."

Monday, November 13, 2006

Droit de cité... par Aminata Traoré

Texte rédigé le 21 juin 2006 à l’occasion de l’inauguration du musée du Quai Branly [1].

Ainsi nos œuvres d’art ont droit de cité là où nous sommes, dans l’ensemble, interdits de séjour.

Talents et compétences président donc au tri des candidats africains à l’immigration en France selon la loi Sarkozy dite de « l’immigration choisie » qui a été votée en mai 2006 par l’Assemblée nationale française. Le ministre français de l’Intérieur s’est offert le luxe de venir nous le signifier, en Afrique, en invitant nos gouvernants à jouer le rôle de geôliers de la « racaille » dont la France ne veut plus sur son sol.

Au même moment, du fait du verrouillage de l’axe Maroc/Espagne, après les événements sanglants de Ceuta et Melilla, des candidats africains à l’émigration clandestine, en majorité jeunes, qui tentent de passer par les îles Canaries meurent par centaines, dans l’indifférence générale, au large des côtes mauritaniennes et sénégalaises. L’Europe forteresse, dont la France est l’une des chevilles ouvrières, déploie, en ce moment, une véritable armada contre ces quêteurs de passerelles en vue de les éloigner le plus loin possible de ses frontières.

Les œuvres d’art, qui sont aujourd’hui à l’honneur au Musée du Quai Branly, appartiennent d’abord et avant tout aux peuples déshérités du Mali, du Bénin, de la Guinée, du Niger, du Burkina-Faso, du Cameroun, du Congo...Elles constituent une part substantielle du patrimoine culturel et artistique de ces « sans visa » dont certains sont morts par balles à Ceuta et Melilla et des « sans papiers » qui sont quotidiennement traqués au cœur de l’Europe et, quand ils sont arrêtés, rendus, menottes aux poings à leurs pays d’origine.

Dans ma « Lettre au Président des Français à propos de la Côte d’Ivoire et de l’Afrique en général » [2], je retiens le Musée du Quai Branly comme l’une des expressions parfaites de ces contradictions, incohérences et paradoxes de la France dans ses rapports à l’Afrique. A l’heure où celui-ci ouvre ses portes au public,je continue de me demander jusqu’où iront les puissants de ce monde dans l’arrogance et le viol de notre imaginaire.

Nous sommes invités, aujourd’hui, à célébrer avec l’ancienne puissance coloniale une œuvre architecturale, incontestablement belle, ainsi que notre propre déchéance et la complaisance de ceux qui, acteurs politiques et institutionnels africains, estiment que nos biens culturels sont mieux dans les beaux édifices du Nord que sous nos propres cieux.

Je conteste le fait que l’idée de créer un musée de cette importance puisse naître, non pas d’un examen rigoureux, critique et partagé des rapports entre l’Europe et l’Afrique, l’Asie, l’Amérique et l’Océanie dont les pièces sont originaires, mais de l’amitié d’un Chef d’Etat avec un collectionneur d’œuvre d’art qu’il a rencontré un jour sur une plage de l’île Maurice.

Les trois cent mille pièces que le Musée du Quai Branly abrite constituent un véritable trésor de guerre en raison du mode d’acquisition de certaines d’entre elles et le trafic d’influence auquel celui-ci donne parfois lieu entre la France et les pays dont elles sont originaires. Je ne sais pas comment les transactions se sont opérées du temps de François 1er , de Louis XIV et au XIXe siècle pour les pièces les plus anciennes.

Je sais, par contre, qu’en son temps, Catherine Trautman, à l’époque ministre de la culture de la France dont j’étais l’homologue malienne, m’avait demandé d’autoriser l’achat pour le Musée du Quai Branly d’une statuette de Tial appartenant à un collectionneur belge. De peur de participer au blanchiment d’une œuvre d’art qui serait sortie frauduleusement de notre pays, j’ai proposé que la France l’achète (pour la coquette somme de deux cents millions de francs CFA), pour nous la restituer afin que nous puissions ensuite la lui prêter. Je me suis entendue dire, au niveau du Comité d’orientation dont j’étais l’un des membres que l’argent du contribuable français ne pouvait pas être utilisé dans l’acquisition d’une pièce qui reviendrait au Mali. Exclue à partir de ce moment de la négociation, j’ai appris par la suite que l’Etat malien, qui n’a pas de compte à rendre à ses contribuables, a acheté la pièce en question en vue de la prêter au Musée.

Alors, que célèbre-t-on aujourd’hui ? S’agit-il de la sanctuarisation de la passion que le Président des Français a en partage avec son ami disparu ainsi que le talent de l’architecte du Musée ou les droits culturels, économiques, politiques et sociaux des peuples d’Afrique, d’Asie, d’Amérique et d’Océanie ?

Le Musée du Quai Branly est bâti, de mon point de vue, sur un profond et douloureux paradoxe à partir du moment où la quasi totalité des Africains, des Amérindiens, des Aborigènes d’Australie, dont le talent et la créativité sont célébrés, n’en franchiront jamais le seuil compte tenu de la loi sur l’immigration choisie. Il est vrai que des dispositions sont prises pour que nous puissions consulter les archives via l’Internet. Nos œuvres ont droit de cité là où nous sommes, dans l’ensemble, interdits de séjour.

A l’intention de ceux qui voudraient voir le message politique derrière l’esthétique, le dialogue des cultures derrière la beauté des œuvres, je crains que l’on soit loin du compte.

Un masque africain sur la place de la République n’est d’aucune utilité face à la honte et à l’humiliation subies par les Africains et les autres peuples pillés dans le cadre d’une certaine coopération au développement.

Bienvenue donc au Musée de l’interpellation qui contribuera - je l’espère - à édifier les opinions publiques française, africaine et mondiale sur l’une des manières dont l’Europe continue de se servir et d’asservir d’autres peuples du monde tout en prétendant le contraire.

Pour terminer je voudrais m’adresser, encore une fois, à ces œuvres de l’esprit qui sauront intercéder auprès des opinions publiques pour nous :


« Vous nous manquez terriblement. Notre pays, le Mali et l’Afrique toute entière continuent de subir bien des bouleversements. Aux Dieux des Chrétiens et des Musulmans qui vous ont contesté votre place dans nos cœurs et vos fonctions dans nos sociétés s’est ajouté le Dieu argent. Vous devez en savoir quelque chose au regard des transactions dont certaines nouvelles acquisitions de ce musée ont été l’objet. Il est le moteur du marché dit “libre” et “concurrentiel” qui est supposé être le paradis sur Terre alors qu’il n’est que gouffre pour l’Afrique.

« Appauvris, désemparés et manipulés par des dirigeants convertis au dogme du marché, vos peuples s’en prennent les uns aux autres, s’entretuent ou fuient. Parfois, ils viennent buter contre le long mur de l’indifférence, dont Schengen. N’entendez-vous pas, de plus en plus, les lamentations de ceux et celles qui empruntent la voie terrestre, se perdre dans le Sahara ou se noyer dans les eaux de la Méditerranée ? N’entendez-vous point les cris de ces centaines de naufragés dont des femmes enceintes et des enfants en bas âge ?

« Si oui, ne restez pas muettes, ne vous sentez pas impuissantes. Soyez la voix de vos peuples et témoignez pour eux. Rappelez à ceux qui vous veulent tant ici dans leurs musées et aux citoyens français et européens qui les visitent que l’annulation totale et immédiate de la dette extérieure de l’Afrique est primordiale. Dites-leur surtout que libéré de ce fardeau, du dogme du tout marché qui justifie la tutelle du FMI et de la Banque mondiale, le continent noir redressera la tête et l’échine. »

Aminata Traoré
essayiste, ancienne Ministre de la culture et du tourisme du Mali.



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[1] Lire également la lettre adressée à Jacques Chirac par Aminata Traoré, le 30 novembre 2005 : « Bienvenue au Président des Français à Bamako, la très lointaine banlieue ».

[2] « Lettre au Président des Français à propos de la Côte d’Ivoire et de l’Afrique en général » par Aminata Traoré, Fayard, Paris, 2005, 185 pages, 13 euros.

On peut quelquefois reprocher à Aminata Traoré son outrance, mais guère lui contester son inépuisable capacité à convaincre ceux qui doutent. L’ancienne ministre de la culture du Mali pousse ici un cri d’autant plus crédible qu’elle s’adresse au président des Français sans oublier ceux des pays africains « incapables de résister aux sirènes des modèles du Nord ». Sa dénonciation récurrente des méfaits de la mondialisation libérale a ceci de pertinent qu’elle la fonde sur l’absence de « pensée critique » de la France comme de l’Afrique à l’endroit de leurs économies politiques désastreuses. En implorant Jacques Chirac de « redonner à l’Afrique la possibilité de vivre de ses propres richesses et de décider de son destin », l’auteur s’adresse autant au Nord qu’à ses compatriotes.

Jean-Michel Djian, le Monde diplomatique, juin 2005.
[Les notes sont de LDH-Toulon.]

J'aime bien ce poème trouvé au hasard d'Internet

"L'amour d'une Maman, c'est comme l'air
C'est tellement banal qu'on ne le remarque pas...
....Jusqu'à ce qu'on en manque "
"L'amour d'une Maman est le moteur qui permet
à tout être humain de réaliser l'impossible "
"Merci d'ouvrir toutes ces portes pour moi
sans jamais m'y pousser de force.

Vivi (Merci à Vivi que je ne connais pas)

Peur

Je n’en peux plus. Je suis épuisée, vidée de mon énergie.
Je tourne en rond dans ma tête, dans mon corps, dans ma vie.

Les questions se bousculent et les réponses s’annulent
Au fur et à mesure de mes espoirs futurs.

Qui ? quoi ? Où ? Quand ? Comment ?

Si je pouvais répondre, peut-être pourrais-je dévider
Le fil de l’échafaud et me sauver enfin.

Mais rien ne se voit, rien ne vient,

les questions se bousculent et les réponses s’annulent
au fur et à mesure de mes envies futures.

Un jour, quelqu’un m’a dit :
« Ecris.
Ecris ta vie,
Ecris tes cris
Ecris.
Et lorsque tout est dit
Le désespoir s’enfuit
En un jour, en une nuit
Tu sourira à la vie
Tu diras « Merci »
A ce qui t’a maintenu en vie.

Un rayon de soleil,
Une fleur, une abeille,
Un petit chat mignon,
Un chien poltron
Un sourire d’enfants
Les tiens, confiants
Heureux de leur maman
Qui les aime tendrement

Souris à la vie
Et tu verras, elle te sourira aussi. »

J’ai beau sourire, j’ai beau écrire, j’ai beau tout dire,
Rien ne vient
Mon âme si torturée
Se débat encore plus
Grimaçante de douleur
Devant toutes ses peurs

Mon bagage est lourd et je l’ai posé
Je ne crois pas qu’il m’empêche d’avancer
J’ai l’impression d’être enracinée
(mais où sont mes racines ?)
Quelque chose me retient,
M’empêche de bouger
La peur ? La mort ? La vie ? Quoi ?

Peur de mourir, peur de vivre,
D’échouer, de réussir,
Peur de faire, de bouger,
D’imaginer, de créer
D’être ?
Peur de tout ? Ou peur de rien ?

Ma vie est en suspens
J’ai tellement de choses à faire. Pourquoi ne les fais-je pas ?

Pourquoi chercher du travail sans aller jusqu’au bout
Pourquoi rêver d’écrire sans prendre la plume
Pourquoi imaginer un livre sans jamais le commencer
Pourquoi vouloir une formation sans la chercher
Pourquoi prendre le train sans le prendre
Pourquoi tout ces « pourquoi » ?

Pourquoi tout commencer sans rien finir :
Les activités, les boulots,
les livres, les travaux

Ma vie est un éternel chantier en construction
Dont je ne vois pas la fin.
Peut-être est-ce ça ma peur ? Voir la fin et… mourir ?

Pourtant je n’ai pas peur de la mort, alors pourquoi ne jamais en finir ?


Pourquoi suis-je faite ? Pourquoi suis-je lâche ? Fuir sans cesse, se trouver des excuses… Quelles sont mes motivations profondes ?

Ma vie est en suspens


24/11/05 – 3 h 00

« Tu peux venir maintenant »

Quand je t’ai murmuré ces mots, ce n’étais pas un hasard. Je savais que tu m’entendais depuis 9 mois, que tu me vivais depuis 9 mois et que tu savais que ma colère n’était pas dirigée contre toi.

« Tu peux venir maintenant ». Cette phrase dite dans un murmure exprimait enfin ce long souffle d’amour que je portais en moi. Tu m’as entendu, tu es venu et ma vie n’a plus jamais été pareille. Oui, plus pareille… mais qu’aurait-elle était sans vous ? je ne veux même pas le savoir, ou plutôt je le sais parce que je le vis dès que vous n’êtes plus près de moi, 6 mois, une semaine, 1 heure, 1 seconde…. C’est l’horloge de l’amour qui résonne à travers le temps.
Je pense à ceux qui n'auront jamais d’enfant. Un jour je te dirais peut-être ce qui mine le plus la vie d’une femme lorsqu’elle se retourne sur son passé… Et aussi celle d’un homme lorsqu’il se l’avoue

Pourquoi je te parle de ça ? je ne sais pas très bien moi-même. J’ai pris l’habitude de te parler par écrits interposés et par Internet, quelle que soit l’heure. Il est presque 2 heures et c’est l’heure d’écrire, de dire, d’exprimer les maux avec des mots. Toi qui a hérité ça de moi, tu peux comprendre la douleur de la solitude, douleur profonde, destructrice mais créatrice, mais bonheur profond d’être seule avec soi-même… et écrire… pour se reconstruire.

Le plus grand combat d’un homme, c’est contre lui-même

Crismy

La République comme horizon... de Christiane Taubira

Pour l’observateur moyennement attentif, il est clair depuis quelque temps qu’Alain Finkielkraut est en état de siège. Ceux qui aiment la belle ouvrage littéraire, la fine intelligence, la pensée vive et prompte, éprouvent comme une nostalgie de ces années où, d’une plume alerte quoique souvent triste et rauque, ses oeuvres, s’évadant des assignations identitaires, ont nourri la réflexion sur les abysses troublantes et funestes où macèrent d’humaines pulsions meurtrières. Ce n’était pas Hannah Arendt, mais c’était une pensée écorchée et fulgurante, de celles qui rappellent à chacun d’entre nous combien il est le gardien de son frère.
Il ne relève pas de l’interrogation publique de savoir comment de vieux démons prennent possession d’esprits aiguisés. Mais qui eût prédit que, lorsque la société française s’emparerait, enfin durablement, des débats qui fondent la mise au jour de son identité nationale, les plus rugissantes querelles se résumeraient à un impossible dialogue entre deux sourds. Quand sortirons-nous des joutes logomachiques Dieudonné-Finkielkraut, où la vilenie de l’un sert de résonance à la marcescence de l’autre ? De gradins imaginaires leur parvient le cri "Queremos sangre !" (Nous voulons du sang !)
Que ne savent-ils que "vivre dans la haine, c’est vivre au service de son ennemi" (Mario Vargas Llosa, écrivain sud-américain) ? Y a-t-il un sens à ce qu’ils débrident leur parole hors du territoire national. L’un, à Alger ; l’autre, en Israël ? Et pendant que les gladiateurs se provoquent, l’un gâchant d’immenses talents, l’autre asséchant une sensibilité généreuse, tandis qu’académiciens et ministres entonnent la rengaine lamentable de poncifs éculés, l’amertume et la rancoeur rampent dans le coeur de ceux qui croyaient avoir rendez-vous avec la République. Ceux-là attendent qu’on leur explique, en toute rigueur, mais avec bienveillance, que c’est en pleine connaissance du passé, en pleine conscience des tendances originelles de brutalité, de discrimination et d’exclusion de la République que nous lui restons attachés, que nous la préservons, que nous voyons dans ses ambitions universelles le moins imparfait des cadres politiques et juridiques inventés par les hommes pour faire société.
Oui, nous avons un parti pris pour la "res publica", la chose publique. Parce que nous refusons d’écrêter la part d’inattendu, d’imprévisible, d’improbable, que les hommes et les femmes ont injectée dans l’Histoire, au temps même où ils la vivaient d’une rive à l’autre de la Méditerranée, ou de l’Atlantique, nous considérons que chacun est infiniment plus que son origine, que le passé du groupe ne peut enfermer le destin de l’individu. Il nous appartient de saisir la matière à faire destin commun, d’empoigner les leviers des lendemains que nous nous promettons en partage. Et, pour cela, apprivoiser nos ressentiments, frictionner nos raidissements, franchir les barrières, toutes les barrières car, comme le professait Frantz Fanon, "le destin de l’homme est d’être lâché."
L’universel républicain est question d’idéal. Ses trahisons sont affaire de manquements ou d’infidélités politiques. Son abolition serait annonce de désordre et de plus d’injustices encore. Car, face au racisme, à la relégation, aux préjugés, aux inégalités, il est le recours, la référence, le rempart des plus vulnérables. Et même si, par extraordinaire, cet universel n’était qu’une ruse, un leurre, une imposture, une fourbe fumisterie pour absoudre les fautes et les négligences d’Etat, il nous reviendrait de postuler nos exigences pour l’égalité des droits, qui suppose parfois l’inégalité des politiques publiques, pour l’engagement résolu des forces publiques autant que des énergies civiques autour d’un contrat qui reformule les obligations des pouvoirs et celles des citoyens, les droits étant arrimés aux devoirs, les libertés à la responsabilité, pour les uns et pour les autres.
Au lieu de prendre part à la confrontation chimérique et dévastatrice de communautés fictives, reconnaissons qu’il est vrai qu’en France même et dans l’Empire français, la République a couvert des exactions et des crimes. En excluant les femmes du suffrage universel, en expédiant au bagne et aux travaux forcés ses communards, ses pauvres, ses petits escrocs, ses adolescents délinquants, les militants anticolonialistes.
Elle a laissé instaurer le code de l’indigénat. Elle a encouragé la confiscation des terres, et, parfois, justifié des massacres coloniaux. Cela étant énoncé sans matoise équivoque ni stérile mortification, rappelons ce qu’il advint chaque fois que la République fut garrottée, répudiée ou abattue : les libertés individuelles furent en péril, et les libertés publiques en naufrage. L’esclavage rétabli après que la Ire République fut décapitée. La censure restaurée, les associations ouvrières et les sociétés de secours interdites, le délit d’opinion multipliant les prisonniers politiques dès que la IIe fut bannie. Des lois racistes et antisémites inscrites dans le code pénal, la laïcité torturée, la messe imposée aux fonctionnaires civils et militaires, les partis politiques supprimés lorsque la IIIe fut anéantie.
Nous savons que la République s’est laissé dévergonder, et qu’elle est encore travaillée par des tentations autoritaires et raboteuses, traversée par des tensions d’impatience et de désamour, défiée par les poujadismes, la xénophobie, les culturalismes étriqués. Elle demeure cependant l’horizon.
Il ne s’agit pas de réciter la Constitution, qui prétend méconnaître le sexe, les croyances, les accents et la couleur. Il ne s’agit pas davantage d’avancer, la main sur le coeur, en jurant que tout acte raciste est condamnable, et tout préjugé misérable, alors que sont méthodiquement exclus de toute responsabilité et de toute représentation ceux qui n’ont pas l’apparence de l’uniformité républicaine.
La France ne peut continuer à se penser sans prendre la mesure de la part du monde qu’elle porte en elle, et de ce qu’elle offre de singulier au monde. Elle n’est pas sortie humainement indemne de ses incursions en de lointains rivages. Elle en a conservé un goût tenace de l’aventure, une cordiale condescendance envers les extravagances tropicales, une attachante obstination à la conversion d’autrui, une très grande disposition narcissique. Ce ne sont pas là que des défauts.
C’est aussi une inclination, souvent inconsciente, à l’altérité. Le défi est de la faire affleurer. Pour que, sans vertige, elle se voie, enfin, telle qu’elle est ; qu’elle réalise l’inexcusable gâchis de talents accompli en ces nombreuses années de bavardage et de bricolage. Qu’elle remonte à la source d’amour de certains cris de haine. Qu’elle cesse de désespérer les plus patients. Le temps presse.
Christiane Taubira (3/12/2005)

autre morceau choisi... mais je ne sais plus chez qui.



Voilà l’image qu’il nous restera de ces nuits que certains appellent "insurection" : juste une vingtaine de cartes d’identités complétement déchirées à force d’être souillées par ceux-là mêmes qui mettent sciemmment le feu à la banlieue.

Que faire ? Etre là chaque soir avec les gosses pour les protéger. Pas seulement d’eux-mêmes et de leur colère qui nous est apparue comme tellement légitime à ce moment là, mais surtout les protéger de tous ceux qui veulent se servir d’eux pour justifier une politique intérieure coloniale de répression et de haine raciale.

Que faire ? Leur offrir des espaces d’expression et de doléances ou de "changement" comme ils le disent pour que chacun puisse savoir de quoi ils sont aujourd’hui les victimes.

Vers une démocratie multi-culturelle

Ce texte est de Manning Marable, professeur d´histoire et de science politique et Directeur de l´Institute for Research in African-American Studies à l´Université de Columbia (New York). Le texte original est bien plus long. Je le mettrais en ligne si vous me le demandez

De quoi avons-nous donc besoin dans ce pays ? De quelle manière allons-nous commencer à redéfinir la nature de la démocratie ? Il ne s’agit pas d’une chose mais d’un processus. La démocratie est un mot dynamique. Il y a 25 ans, les Afro-Américains n’avaient pas le droit de manger dans de nombreux restaurants, ils ne pouvaient s’asseoir sur les sièges à l’avant des bus ou des avions, ils ne pouvaient pas voter dans le Sud, ils n’avaient pas la permission d’utiliser les toilettes publiques ni celle de boire l’eau des fontaines publiques où était inscrit : "Pour Blancs seulement."
Tout ceci a changé à travers la lutte et l’engagement, et par la compréhension de ce que la démocratie n’est pas quelque chose qu’il suffit d’affirmer en votant seulement tous les quatre ans, mais quelque chose qu’il faut vivre chaque jour au quotidien.
Que pouvons-nous faire pour créer une société plus démocratique et davantage pluraliste en Amérique ? Avant la fin de cette décennie, la majorité de la population totale de la Californie sera constituée de gens de couleur (Asiatiques-Américains, Latinos, Arabes-Américains, Américains de souche et autres). En l’an 2 015, la majorité des individus de trente à quarante ans faisant partie de la classe ouvrière âgée de trente à quarante ans seront des gens de couleur. Et peu après le milieu du prochain siècle en 2 056, nous vivrons dans un pays où les Caucasiens représenteront une très distincte minorité au sein de la population totale et où les gens de couleur seront numériquement majoritaires.
Dans les cinquante prochaines années on assistera au passage d’une société à majorité blanche à une société qui sera bien plus différenciée et pluraliste, où le multilinguisme sera de plus en plus la norme, et où les différentes cultures, religions et philosophies formeront une magnifique mosaïque d’influences réciproques et d’échanges humains.
Les gens de couleur sont en train de redéfinir radicalement la nature de la démocratie. Nous affirmons que le gouvernement démocratique est vide et qu’il ne signifie rien, sans une justice sociale active, et sans la diversité culturelle. La démocratie politique multiculturelle veut dire que ce pays n’a pas été construit par un et pour un seul groupe (les Européens occidentaux), qu’il ne possède pas qu’une seule langue (l’anglais) ni une seule religion (le christianisme), ni encore une seule philosophie économique (le capitalisme de classe). La démocratie multiculturelle signifie qu’au sein de notre société le leadership doit au contraire refléter la richesse, les couleurs et la diversité qui s’expriment à travers l’existence de toutes nos communautés. La démocratie multiculturelle demande de nouveaux types de partage du pouvoir et une redistribution des ressources qui sont nécessaires afin de créer le développement social et économique dont ont besoin ceux qui ont été systématiquement exclus et niés. La démocratie multiculturelle doit permettre à toutes les femmes et à tous les hommes de se réaliser selon leur choix, ce qui peut passer par une restructuration territoriale et géographique, si c’est le désir d’un groupe indigène, d’une communauté, ou d’une nation opprimée.
Les Américains de souche ne peuvent plus continuer à voir leurs revendications légitimes ignorées et à être traités comme une nation opprimée ; nous devons lutter pour leur droit à l’auto-détermination dans la mesure où il est le principe fondamental au cœur de la démocratie.
La démocratie culturelle doit formuler une idée de la société qui soit féministe, ou, pour reprendre les termes d’Alice Walker qui soit "womanist".
Les modèles de subordination et d’exploitation des femmes de couleur (y compris la discrimination du travail fondée sur le genre sexuel, la race ou classe sociale, le viol et les abus sexuels, les stérilisations forcées, le harcèlement et les abus dans le fonctionnement de la justice criminelle, la discrimination dans l’attribution des logements quand il s’agit de mères célibataires avec enfants, l’inégalité des salaires à travail égal, la sous-représentation politique et la privation des droits légaux) contribuent à perpétuer une situation où les femmes sont toujours soumises dans la société.
Jamais dans l’histoire une lutte pour le progrès, en faveur des gens de couleur, n’a été gagnée sans le courage, la participation, le sacrifice et le leadership des femmes. Aucun projet d’émancipation politique n’est possible s’il ne débute pas par l’obtention pour toutes les femmes du pouvoir et d’une libération totale à tous les niveaux de l’organisation et de la société.
Les hommes ont à apprendre, à travers les expériences et la perspicacité des femmes, s’ils veulent se libérer eux-mêmes des entraves politiques, culturelles et idéologiques qui nient les droits qu’ils doivent avoir en tant qu’Américains et en tant qu’êtres humains libres.
Que peut-on dire d’autre sur la démocratie multiculturelle ? Qu’elle comprend un puissant projet économique centré sur les besoins des êtres humains.
Chacun d’entre nous a besoin de sortir de sa communauté afin de commencer à forger un projet passant par la prise de pouvoir et que les gens à la base puissent saisir, comprendre et utiliser. Il faut faire cesser le discours des médias que nous recevons par la télévision et commencer à parler les uns avec les autres à partir de nos expériences pratiques et quotidiennes. Quel genre de questions avons-nous à nous poser ? Un gouvernement a-t-il le droit de dépenser des milliards et des milliards pour cautionner les "gros bonnets" qui profitent des épargnes et des prêts alors que des millions de chômeurs américains essayent désespérément de trouver du travail ? Est-il juste que des milliards de nos dollars soient alloués à l’économie de guerre permanente qu’entretient le Pentagone afin de supprimer des millions de pauvres gens au Panama, en Irak, à Grenade, ou au Vietnam, quand 3 millions d’Américains dorment dans les rues et que 37 autres millions ne possèdent aucune forme de couverture sociale ? Bush et les démocrates sont récemment revenus sur le devant de la scène avec un compromis touchant l’économie de guerre permanente. Ils ont demandé 291 milliards de dollars pour le budget militaire de la prochaine année fiscale ? Peut-on seulement imaginer ce que cela représente ? Est-ce donc cela l’après-guerre froide ? Qui donc fera les frais de cet accroissement du complexe militaro-industriel ? Y aura-t-il la guerre en Union Soviétique ? Une guerre est déjà enclenchée, mais il s’agit d’une guerre entre eux et nous. Et nous sommes en train de la perdre puisque nous voyons des millions de gens sombrer dans la pauvreté et la famine.
Nous sommes en train de la perdre puisque nous voyons des enfants aller à l’école primaire, dans toutes les villes et bourgades américaines, sans nourriture ni vêtements appropriés, et que personne ne bouge ni ne défend le renforcement de l’économie et la justice sociale. S’agit-il de la démocratie quand nous avons le droit de vote mais pas le droit au travail ? S’agit-il de la démocratie quand les gens de couleur ont le droit d’être affamés, le droit de vivre dans des logements sans chauffage, la liberté d’aller dans des écoles plus mauvaises que la moyenne ? Une démocratie sans justice sociale, sans droits de l’homme, sans dignité humaine n’est absolument pas démocratique. Nous pouvons nous unir, en mettant en commun nos ressources et nos énergies, autour de projets progressistes pour mieux faire comprendre cela aux communautés nationales et les aider à contester.
Ceci pourrait se traduire, par exemple, par un rassemblement contre le 500ème anniversaire de la découverte de l’Amérique par C. Colomb. Chaque "célébration" de la prétendue "conquête" des Amériques et des Caraibes est une insulte ignoble faite aux millions d’Américains de souche, aux Asiatiques et aux Africains qui sont morts sous le joug du capitalisme, à cause du commerce transatlantique des esclaves, et à cause du colonialisme. Nous avons la possibilité de dénoncer 500 ans d’invasions, de guerres, de génocides et de racisme en tenant des réunions d’information, en participant à des manifestations et à des actions de protestation collective qui renforceront et donneront davantage d’élan au mouvement multiculturel. Nous pourrions ouvrir des "écoles de liberté" qui feraient découvrir aux jeunes leurs intérêts communs et leur apprendraient la possibilité de lutter : une formation qui enseignerait aux jeunes les actions de leurs propres défenseurs, qui renforcerait leur intégration dans une culture collective de la résistance, et qui approfondirait notre solidarité, en rendant hommage à nos différences plutôt qu’en les étouffant. La future majorité devra donc créer de nouveaux instituts de recherche progressistes, combler le fossé qui sépare les activistes, les organisateurs des communautés et les intellectuels progressistes susceptibles de fournir des lignes de conduite et des outils théoriques qui puissent être utilisés pour rendre le pouvoir à la base populaire et aux communautés nationales.
Enfin, il faut que notre définition de la politique soit pleine de cet esprit et de cette morale du sens commun qui défient les structures de l’oppression, le pouvoir et les privilèges qui jouent à l’intérieur de l’ordre social dominant. Une bonne part de la force que possédait le Black Freedom Movement venait de la fusion entre les objectifs politiques et les prérogatives morales. Ce qui était voulu sur le plan politique (la destruction du racisme institutionnel) était, de manière simultanée, légitimé d’un point de vue moral et éthique. Ce lien entre les deux plans permit au discours de Frederick Douglass et Sojoumer Truth, W.E.B. Du Bois, Paul Robeson et Fannie Lou Hamer de rendre particulièrement clair le fondement moral de tout cela, un fondement tout à la fois particulier et universel. Il s’agissait d’élever l’Afro-Américain, mais son humaniste impératif continue à pousser plus loin.
La démocratie multiculturelle doit se reconnaître dans cette tradition historique, comme un projet critique qui transforme la société entière. Il faut mettre l’humanité au sein de notre politique. Il n’est pas suffisant de définir ce que nous opposons ; il faut préciser aussi ce que nous affirmons. Il n’est pas suffisant de définir ce que nous voulons renverser ; il faut préciser ce que nous voulons construire, dans le sens de restituer les valeurs humanistes à un système devenu matérialiste, destructif de l’environnement, et nuisible aux autres êtres humains. Il faut mettre en place une politique qui donne aux gens qui produisent la richesse de la société la possibilité de contrôler l’usage de cette richesse.
La faillite morale de la société américaine contemporaine se trouve, en partie, dans l’abîme énorme qui sépare tout le continuum des communautés américaines des élites, qui profitent des conditions de bien-être, d’influence, de pouvoir et de privilège. Le mal de notre monde est politiquement et socialement construit, et ses produits sont des pauvres, des sans-abris, des analphabètes, et les conditions de servilité politique, de discrimination raciale, et de domination sexuelle. Le vieil adage des années 60 - si on n’est pas partie de la solution, on est partie du problème - est en même temps un adage moral, culturel, économique, et politique ; Paul Robeson nous rappelle qu’il faut, non seulement oser rêver, mais "prendre position" pour donner à nos efforts des effets de longue durée. Nous ne pouvons pas rester des observateurs distingués pendant que l’être physique et matériel de millions de personnes est collectivement écrasé.
Pouvons-nous croire dans certains droits inaliénables qui dépassent la terminologie jeffersonienne de "la vie, la liberté, et la poursuite du bien-être" ? Pourquoi pas le droit de ne pas avoir faim dans un pays d’abondance de l’agriculture ?, le droit humain d’avoir une habitation décente ?, le droit humain à l’assistance médicale publique gratuite pour tous ?, le droit humain d’avoir un revenu adéquat pour les vieux ? La démocratie doit comprendre la liberté, mais la liberté selon ma terminologie est différente de la liberté dans ce pays de l’âge de Ronald Reagan, George Bush, Clarence Thomas et David Duke. Aujourd’hui, malheureusement, la liberté veut dire la liberté des corporations d’augmenter les prix, la liberté des riches d’éviter de payer les impôts, ou la liberté des chômeurs de vivre sur la marge de l’inanition et du désespoir. Peut-on croire dans la liberté de construire une société sans racisme ni sexisme, de travailler et de vivre dans les communautés sans avoir peur de la répression et de la brutalité de la police, d’habiter dans un quartier et d’avoir accès à l’assistance médicale et des habitations décentes pour tous ? Si nous pouvons réaliser une telle démocratie, si nous pouvons croire dans la vision d’une démocratie dynamique dans laquelle tous les êtres humains - les hommes et les femmes, les Latinos, les Asiatiques, et les Indiens d’Amérique - peuvent trouver un accord entre eux, nous pourrons peut-être commencer à réaliser la vision de Martin Luther King quand il a dit : "Nous allons surmonter."
(traduit par Nathalie Billet-Cocco)

Histoires à dormir debout


« Cha alors ! » dit le chat à la souris qui miaule…

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Une chose est sûre

En tant que "Français tout court", vous ne pouvez pas vous mettre à la place de ces gens que vous décrivez.
Pour une seule et bonne raison : vous avez peut-être le même repère géographique et social (la France et votre jeunesse dans la cité) qu'eux (vos copains d'enfance). Mais vous n'avez pas leur vécu familial et le traumatisme que représente toujours à la base une vie entre plusieurs cultures.
La vie d'un métis (qu'il le soit physiquement ou culturellement) n'est pas chose facile, surtout lorsque le seul endroit où il devrait se sentir comme les autres, l'école de la République, lui renvoie sa différence en permanence dès sa plus tendre enfance. Un questionnement permanent et beaucoup d'autres paramètres permettent de se dépasser pour se construire positivement.
Alors oui, vous avez raison : ce n'est pas une raison pour devenir une racaille.
Alors oui, vous avez raison, ce n'est pas uniquement parce que vous êtes un "Français tout court" que vous trouvez du boulot.
Mais vous avez également tort. Un "Français d'origine..." devra se battre 10 fois plus que vous pour arriver au même résultat. Et s'il y arrive, on dira que c'est grâce aux quotas, et non à sa propre valeur.
Vous, vous vivez sans vous poser de questions. Vous faites ce dont vous avez envie et vous menez votre vie comme vous l'entendez et vous avez bien raison. Mais c'est aussi cette liberté qui vous donne votre envie d'aller de l'avant.
Votre copain en bas de l'escalier, lui, (et bien d'autres avec lui qui ne sont pas en bas de l'escalier), est obligé de s'en poser. Depuis sa venue au monde, il est contraint de s'en poser. Tout est plus difficile pour lui et rien ne coule de source.
Son combat est quotidien pour exister.
Et s'il ose se les poser tout haut, on lui répond que c'est forcément parce qu'il se considère comme victime.

Je comprends votre colère face à Novembre 2005, j'ai ressenti la même.
Pourtant moi, je suis "Française d'origine..." et je vis en banlieue. Mais je ne suis pas une "racaille".
Je n'excuse pas la violence, quelle qu'en soit la cause, mais je refuse que l'on mélange tout. Un voyou reste un voyou.
Mais vous qui vivez également en banlieue, vous ne devez pas céder au vocabulaire des médias et autres hommes politiques qui ont grossi les feux de poubelles.
Vous ne devez pas céder non plus aux infractions de ceux qui ont profité du climat ambiant. Ceux-là sont des racailles, effectivement.

Mais les autres ?

Peut-être que dans votre cité, vos escaliers sont devenus des squats mais ce n'est pas une raison pour penser qu'il en est de même partout.

Peut-être que ceux qui sont dans votre escalier sont des racailles, mais le sont-ils tous ? Et pourquoi le sont-ils devenus ? Si ce sont vos copains d'enfance, qu'est-ce qu'ils ont vécu que VOUS n'avez pas vécu ?
Et si votre environnement est devenu aussi excécrable, pourquoi y revenez-vous ?
Je ne vous demande pas de trouver une solution, ce n'est pas dans vos possibilités et vos attributions.
Mais plutôt que de vous enfuir durant des mois, je vous propose de réfléchir et d'observer.

Je ne vous demande pas de tout excuser mais d'écouter, sans juger.

"Séparer le bon grain de l'ivraie" comme dirait un livre saint et vous verrez la situation, non plus dans sa globalité affligeante mais dans son humanité différente.

Vous n'aurez peut-être plus de crainte à traverser votre escalier quand vous vous apercevrez que ces jeunes qui vous font si peur jouent juste le rôle que vous leur attribuez, vous savez, comme dans les films où les serviteurs sont toujours des noirs avec l'accent "ti nèg" répondant à son "misié".

La seule chance que nous offre la vie est celle du Libre arbitre.
Tout le monde n'a pas l'intelligence de la saisir. Vous, vous l'avez, soyez généreux et faites preuve de tolérance envers ceux qui en valent la peine. Ne les condamnez pas d'emblée. Vous les poussez vers les extrêmes.

Regardez-les autrement et vous les verrez autrement.

Crismy (contribution sur le site "Place Publique" 2006)

L’ennui. ..

Samedi 15 novembre 2003

Je ne ressens que l’ennui. Un immense ennui qui envahit tout et qui m’empêche d’éteindre cet ordinateur, d’aller me coucher alors que j’ai sommeil. L’ennui, encore et toujours.
Les pensées tournent dans ma tête et me chamboulent le cœur. Ces émotions embrouillées me transpercent de toutes parts et me font mal, comme de véritables douleurs physiques. Celles-là, oui, je les reconnais, je sais que c’est de l’angoisse. Mais l’angoisse de quoi ? Pourquoi cet ennui, alors que j’ai tant de choses à faire et pas le temps de m’ennuyer, alors que je ne vis pas seule mais entourée de toute ma famille. Oui, c’est vrai que j’ai envie d’être seule parfois, de plus en plus souvent…et que ces moments de solitude, je ne les trouve que seule face à cet ordinateur.

Mettre des mots sur des maux, cela fait du bien, je m’en aperçois. Cette impression de malaise que j’éprouvais semble s’être atténuée, apparemment dû à ces quelques mots que j’ai confié à mon clavier.
Je vais prendre un livre et me plonger dans un récit, dans d’autres mots écrits par un(e) autre que moi. Cela me permettra peut-être de m’endormir.

Belle et Rebelle... Ne te brûles pas les ailes.

Jour de Printemps
Il y a 24 ans
Petite fille belle
Belle et rebelle

Sourire à ma vie
Petite amandine est née


Sourire de ma vie
Amandine a grandi

Belle et re-belle
Saine et rebelle…

Amour…
Les mots ne viennent pas toujours
Mais Amour toujours,
Jour après jour

Jongler avec les mots
Pour soigner les maux

Ouvrir les bras
Pour la sentir près de moi

Océan d’Emotions
Se bousculent au portillon

Jour de Printemps
Il y a 24 ans

Les mots viennent d’eux-mêmes
Pour te dire « je t’aime »

Contribution






« Usez de vos libertés pour promouvoir les nôtres »

Aung San Suu Kyi, prix Nobel de la paix 1991




Voici le message que nous adresse Aung San Suu Kyi.
La dirigeante de l’opposition birmane est actuellement en résidence surveillée. Elle a passé en détention plus de dix ans au cours des seize dernières années. Elle n’a jamais été inculpée ni jugée. Le nombre d’arrestations de dirigeants politiques a augmenté l’année dernière et au moins cinq députés ont été condamnés à de longues peines de prison. U Khun Htun Oo et U Kyaw Min figurent parmi eux. D’autres dirigeants politiques purgent également de longues peines d’emprisonnement, uniquement en raison de leur opposition pacifique aux autorités. Than Nyein, 67 ans, May Win Myint, 55 ans et U Shwe Ohn, 82 ans font partie de ces députés, détenus sans avoir jamais été inculpés ni jugés.
25 novembre 2005

Nous sommes en 2006, un an après et Aung San Suu Kyi est toujours dans la même situation.
Son combat me touche.
Nous ne pouvons pas faire grand-chose pour elle, à part relayer son appel et ne pas l'oublier, elle et tous ceux qui, comme elle, sont punis de n'être pas d'accord, de leur liberté d'expression.
Je pense à tous les otages, comme Ingrid Betencourt, mais également les journalistes, les hommes politiques emprisonnés dans le monde à l'heure actuelle, et les peuples, prisonniers eux-aussi de la méchanceté des gouvernants.
Alors n'oublions pas et luttons avec nos petits moyens. Ce sont les petits ruisseaux qui font les grandes rivières. Soyons, comme le dit je ne sais plus qui,
le pire cauchemar des dictateurs de ce monde

Crismy

Douce Eve

Naïvement je croyais
Que chaque jour qui passait
Sûrement m’éloignait
De l’histoire des damnés

Esclavage né

Histoire racontée,
Histoire arrêtée
Histoire tu étais, Histoire tu es
Horriblement vraie
Terriblement d’actualité…..



Notre enfer est sur terre.
Et notre paradis ?

« Douce Eve…. Mille pas me séparent de ta source. »

Source d’erreur,
Source d’espoir
Vie gâchée,
Vie déçue

Qu’a-tu fait de si terrible ?

Etre femme ?
Gourmande ?
Belle ?
Femme belle gourmande ?

Le sort en est jeté.
Par ta faute, le monde est foudroyé
Tu seras femme, belle mais tourmentée,
Femme, belle mais cachée
Femme, belle mais violée
Femme, belle mais voilée
Mêmes lettres pour deux mots, même souffrance ?
A jamais ?

Tu expiera sous les coups de tes bourreaux
Sortis de ton ventre de mère

Ils t’aimeront au point qu’ils te hairont
Qu’ils t’enfermeront
Te mutileront
Pour t’empêcher à jamais
D’être ce que tu es
Malgré eux,
Contre eux
La Mère du Monde

« Douce Eve… mille pas me séparent de ta source. »

Ne pleures pas,
Le monde ne fait que tourner
Un jour arrivera
Où tes enfants réunis
Verront enfin
Ta resplendissante lumière
Ils se baigneront à la source de tes larmes
Sang versé pour les mettre au monde

Mère, ton enfant est là
Auréolé de ta douceur
Il va vers son destin
Confiant.
Il sait que tu guide ses pas.

Mère courage, ils ont voulu te faire taire.
Ils ne savaient pas qu’ils étaient toi
Frère,
Amour,
Unique,
Humain

« Douce Eve… » j’irai boire à la source de ta souffrance et j’y renaîtrai.