Monday, November 13, 2006

Vers une démocratie multi-culturelle

Ce texte est de Manning Marable, professeur d´histoire et de science politique et Directeur de l´Institute for Research in African-American Studies à l´Université de Columbia (New York). Le texte original est bien plus long. Je le mettrais en ligne si vous me le demandez

De quoi avons-nous donc besoin dans ce pays ? De quelle manière allons-nous commencer à redéfinir la nature de la démocratie ? Il ne s’agit pas d’une chose mais d’un processus. La démocratie est un mot dynamique. Il y a 25 ans, les Afro-Américains n’avaient pas le droit de manger dans de nombreux restaurants, ils ne pouvaient s’asseoir sur les sièges à l’avant des bus ou des avions, ils ne pouvaient pas voter dans le Sud, ils n’avaient pas la permission d’utiliser les toilettes publiques ni celle de boire l’eau des fontaines publiques où était inscrit : "Pour Blancs seulement."
Tout ceci a changé à travers la lutte et l’engagement, et par la compréhension de ce que la démocratie n’est pas quelque chose qu’il suffit d’affirmer en votant seulement tous les quatre ans, mais quelque chose qu’il faut vivre chaque jour au quotidien.
Que pouvons-nous faire pour créer une société plus démocratique et davantage pluraliste en Amérique ? Avant la fin de cette décennie, la majorité de la population totale de la Californie sera constituée de gens de couleur (Asiatiques-Américains, Latinos, Arabes-Américains, Américains de souche et autres). En l’an 2 015, la majorité des individus de trente à quarante ans faisant partie de la classe ouvrière âgée de trente à quarante ans seront des gens de couleur. Et peu après le milieu du prochain siècle en 2 056, nous vivrons dans un pays où les Caucasiens représenteront une très distincte minorité au sein de la population totale et où les gens de couleur seront numériquement majoritaires.
Dans les cinquante prochaines années on assistera au passage d’une société à majorité blanche à une société qui sera bien plus différenciée et pluraliste, où le multilinguisme sera de plus en plus la norme, et où les différentes cultures, religions et philosophies formeront une magnifique mosaïque d’influences réciproques et d’échanges humains.
Les gens de couleur sont en train de redéfinir radicalement la nature de la démocratie. Nous affirmons que le gouvernement démocratique est vide et qu’il ne signifie rien, sans une justice sociale active, et sans la diversité culturelle. La démocratie politique multiculturelle veut dire que ce pays n’a pas été construit par un et pour un seul groupe (les Européens occidentaux), qu’il ne possède pas qu’une seule langue (l’anglais) ni une seule religion (le christianisme), ni encore une seule philosophie économique (le capitalisme de classe). La démocratie multiculturelle signifie qu’au sein de notre société le leadership doit au contraire refléter la richesse, les couleurs et la diversité qui s’expriment à travers l’existence de toutes nos communautés. La démocratie multiculturelle demande de nouveaux types de partage du pouvoir et une redistribution des ressources qui sont nécessaires afin de créer le développement social et économique dont ont besoin ceux qui ont été systématiquement exclus et niés. La démocratie multiculturelle doit permettre à toutes les femmes et à tous les hommes de se réaliser selon leur choix, ce qui peut passer par une restructuration territoriale et géographique, si c’est le désir d’un groupe indigène, d’une communauté, ou d’une nation opprimée.
Les Américains de souche ne peuvent plus continuer à voir leurs revendications légitimes ignorées et à être traités comme une nation opprimée ; nous devons lutter pour leur droit à l’auto-détermination dans la mesure où il est le principe fondamental au cœur de la démocratie.
La démocratie culturelle doit formuler une idée de la société qui soit féministe, ou, pour reprendre les termes d’Alice Walker qui soit "womanist".
Les modèles de subordination et d’exploitation des femmes de couleur (y compris la discrimination du travail fondée sur le genre sexuel, la race ou classe sociale, le viol et les abus sexuels, les stérilisations forcées, le harcèlement et les abus dans le fonctionnement de la justice criminelle, la discrimination dans l’attribution des logements quand il s’agit de mères célibataires avec enfants, l’inégalité des salaires à travail égal, la sous-représentation politique et la privation des droits légaux) contribuent à perpétuer une situation où les femmes sont toujours soumises dans la société.
Jamais dans l’histoire une lutte pour le progrès, en faveur des gens de couleur, n’a été gagnée sans le courage, la participation, le sacrifice et le leadership des femmes. Aucun projet d’émancipation politique n’est possible s’il ne débute pas par l’obtention pour toutes les femmes du pouvoir et d’une libération totale à tous les niveaux de l’organisation et de la société.
Les hommes ont à apprendre, à travers les expériences et la perspicacité des femmes, s’ils veulent se libérer eux-mêmes des entraves politiques, culturelles et idéologiques qui nient les droits qu’ils doivent avoir en tant qu’Américains et en tant qu’êtres humains libres.
Que peut-on dire d’autre sur la démocratie multiculturelle ? Qu’elle comprend un puissant projet économique centré sur les besoins des êtres humains.
Chacun d’entre nous a besoin de sortir de sa communauté afin de commencer à forger un projet passant par la prise de pouvoir et que les gens à la base puissent saisir, comprendre et utiliser. Il faut faire cesser le discours des médias que nous recevons par la télévision et commencer à parler les uns avec les autres à partir de nos expériences pratiques et quotidiennes. Quel genre de questions avons-nous à nous poser ? Un gouvernement a-t-il le droit de dépenser des milliards et des milliards pour cautionner les "gros bonnets" qui profitent des épargnes et des prêts alors que des millions de chômeurs américains essayent désespérément de trouver du travail ? Est-il juste que des milliards de nos dollars soient alloués à l’économie de guerre permanente qu’entretient le Pentagone afin de supprimer des millions de pauvres gens au Panama, en Irak, à Grenade, ou au Vietnam, quand 3 millions d’Américains dorment dans les rues et que 37 autres millions ne possèdent aucune forme de couverture sociale ? Bush et les démocrates sont récemment revenus sur le devant de la scène avec un compromis touchant l’économie de guerre permanente. Ils ont demandé 291 milliards de dollars pour le budget militaire de la prochaine année fiscale ? Peut-on seulement imaginer ce que cela représente ? Est-ce donc cela l’après-guerre froide ? Qui donc fera les frais de cet accroissement du complexe militaro-industriel ? Y aura-t-il la guerre en Union Soviétique ? Une guerre est déjà enclenchée, mais il s’agit d’une guerre entre eux et nous. Et nous sommes en train de la perdre puisque nous voyons des millions de gens sombrer dans la pauvreté et la famine.
Nous sommes en train de la perdre puisque nous voyons des enfants aller à l’école primaire, dans toutes les villes et bourgades américaines, sans nourriture ni vêtements appropriés, et que personne ne bouge ni ne défend le renforcement de l’économie et la justice sociale. S’agit-il de la démocratie quand nous avons le droit de vote mais pas le droit au travail ? S’agit-il de la démocratie quand les gens de couleur ont le droit d’être affamés, le droit de vivre dans des logements sans chauffage, la liberté d’aller dans des écoles plus mauvaises que la moyenne ? Une démocratie sans justice sociale, sans droits de l’homme, sans dignité humaine n’est absolument pas démocratique. Nous pouvons nous unir, en mettant en commun nos ressources et nos énergies, autour de projets progressistes pour mieux faire comprendre cela aux communautés nationales et les aider à contester.
Ceci pourrait se traduire, par exemple, par un rassemblement contre le 500ème anniversaire de la découverte de l’Amérique par C. Colomb. Chaque "célébration" de la prétendue "conquête" des Amériques et des Caraibes est une insulte ignoble faite aux millions d’Américains de souche, aux Asiatiques et aux Africains qui sont morts sous le joug du capitalisme, à cause du commerce transatlantique des esclaves, et à cause du colonialisme. Nous avons la possibilité de dénoncer 500 ans d’invasions, de guerres, de génocides et de racisme en tenant des réunions d’information, en participant à des manifestations et à des actions de protestation collective qui renforceront et donneront davantage d’élan au mouvement multiculturel. Nous pourrions ouvrir des "écoles de liberté" qui feraient découvrir aux jeunes leurs intérêts communs et leur apprendraient la possibilité de lutter : une formation qui enseignerait aux jeunes les actions de leurs propres défenseurs, qui renforcerait leur intégration dans une culture collective de la résistance, et qui approfondirait notre solidarité, en rendant hommage à nos différences plutôt qu’en les étouffant. La future majorité devra donc créer de nouveaux instituts de recherche progressistes, combler le fossé qui sépare les activistes, les organisateurs des communautés et les intellectuels progressistes susceptibles de fournir des lignes de conduite et des outils théoriques qui puissent être utilisés pour rendre le pouvoir à la base populaire et aux communautés nationales.
Enfin, il faut que notre définition de la politique soit pleine de cet esprit et de cette morale du sens commun qui défient les structures de l’oppression, le pouvoir et les privilèges qui jouent à l’intérieur de l’ordre social dominant. Une bonne part de la force que possédait le Black Freedom Movement venait de la fusion entre les objectifs politiques et les prérogatives morales. Ce qui était voulu sur le plan politique (la destruction du racisme institutionnel) était, de manière simultanée, légitimé d’un point de vue moral et éthique. Ce lien entre les deux plans permit au discours de Frederick Douglass et Sojoumer Truth, W.E.B. Du Bois, Paul Robeson et Fannie Lou Hamer de rendre particulièrement clair le fondement moral de tout cela, un fondement tout à la fois particulier et universel. Il s’agissait d’élever l’Afro-Américain, mais son humaniste impératif continue à pousser plus loin.
La démocratie multiculturelle doit se reconnaître dans cette tradition historique, comme un projet critique qui transforme la société entière. Il faut mettre l’humanité au sein de notre politique. Il n’est pas suffisant de définir ce que nous opposons ; il faut préciser aussi ce que nous affirmons. Il n’est pas suffisant de définir ce que nous voulons renverser ; il faut préciser ce que nous voulons construire, dans le sens de restituer les valeurs humanistes à un système devenu matérialiste, destructif de l’environnement, et nuisible aux autres êtres humains. Il faut mettre en place une politique qui donne aux gens qui produisent la richesse de la société la possibilité de contrôler l’usage de cette richesse.
La faillite morale de la société américaine contemporaine se trouve, en partie, dans l’abîme énorme qui sépare tout le continuum des communautés américaines des élites, qui profitent des conditions de bien-être, d’influence, de pouvoir et de privilège. Le mal de notre monde est politiquement et socialement construit, et ses produits sont des pauvres, des sans-abris, des analphabètes, et les conditions de servilité politique, de discrimination raciale, et de domination sexuelle. Le vieil adage des années 60 - si on n’est pas partie de la solution, on est partie du problème - est en même temps un adage moral, culturel, économique, et politique ; Paul Robeson nous rappelle qu’il faut, non seulement oser rêver, mais "prendre position" pour donner à nos efforts des effets de longue durée. Nous ne pouvons pas rester des observateurs distingués pendant que l’être physique et matériel de millions de personnes est collectivement écrasé.
Pouvons-nous croire dans certains droits inaliénables qui dépassent la terminologie jeffersonienne de "la vie, la liberté, et la poursuite du bien-être" ? Pourquoi pas le droit de ne pas avoir faim dans un pays d’abondance de l’agriculture ?, le droit humain d’avoir une habitation décente ?, le droit humain à l’assistance médicale publique gratuite pour tous ?, le droit humain d’avoir un revenu adéquat pour les vieux ? La démocratie doit comprendre la liberté, mais la liberté selon ma terminologie est différente de la liberté dans ce pays de l’âge de Ronald Reagan, George Bush, Clarence Thomas et David Duke. Aujourd’hui, malheureusement, la liberté veut dire la liberté des corporations d’augmenter les prix, la liberté des riches d’éviter de payer les impôts, ou la liberté des chômeurs de vivre sur la marge de l’inanition et du désespoir. Peut-on croire dans la liberté de construire une société sans racisme ni sexisme, de travailler et de vivre dans les communautés sans avoir peur de la répression et de la brutalité de la police, d’habiter dans un quartier et d’avoir accès à l’assistance médicale et des habitations décentes pour tous ? Si nous pouvons réaliser une telle démocratie, si nous pouvons croire dans la vision d’une démocratie dynamique dans laquelle tous les êtres humains - les hommes et les femmes, les Latinos, les Asiatiques, et les Indiens d’Amérique - peuvent trouver un accord entre eux, nous pourrons peut-être commencer à réaliser la vision de Martin Luther King quand il a dit : "Nous allons surmonter."
(traduit par Nathalie Billet-Cocco)

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